Posté le 04.04.2008 par ibrahimagassama
Les Etats africains vivent de nos jours dans une instabilité si profonde que leur développement est compromis et leurs perspectives d'avenir floues. Les causes profondes de cette instabilité sont à rechercher dans les politiques d'ajustement structurelles instaurées et imposées aux Etats pauvres à partir de la fin des années 70 et dont les applications continuent de nos jours sous différents visages.
Il est important de procéder dans un premier temps à un rappel du fondement économique sous lequel les institutions de Bretton woods se sont camouflées pour administrer des politiques qui ont entraîné des destructions de capacité énormes aux peuples africains.
L'objectif affiché était de résoudre le double déficit des comptes macroéconomiques et macrofinanciers : L'équilibre de la balance des paiements, l'adéquation de l'offre de biens et services à la demande effective, l'égalité entre l'offre et la demande de monnaie.
La résorption des déficits par la demande utilise comme instrument principal la réduction des dépenses publiques. Cette politique a eu beaucoup d'effets négatifs sur le développement des pays africains car il s'agit explicitement de la réduction des budgets d'investissement et une partie du budget de fonctionnement compressible (dépenses communes et transferts). En d'autres termes les dépenses étatiques doivent baisser dans l'éducation, la santé, les logements, les salaires, les subventions aux entreprises etc.
Les Etats ne doivent plus intervenir sur les éléments de base qui fondent tout développement, ils ne doivent plus jouer le rôle qui leur incombe dans la société c'est-à-dire le maximum de bonheur pour le plus grand nombre comme dirait Geremy Bentham. Ils perdent alors leur souveraineté budgétaire et s'exposent à la frustration dans un contexte où la demande sociale augmente.
Les crises augmentent dans plusieurs Etats et se manifestent sous plusieurs visages : hausse des revendications des salariés, grèves d'étudiants et d'élèves qui voient leurs conditions d'étude se dégrader, grogne des chefs de famille qui ont perdu leur pouvoirs d'achat dans des marchés où les prix sont inaccessibles, etc. Certains politiciens pour narguer leurs concitoyens brandissent des taux de croissance qui dans leur fond n'expriment pas les phénomènes de répartition, de pauvreté, d'exclusion. Finalement les non avertis finissent par penser que les économistes passent leur temps à leur construire des taux de croissance qui n'ont rien à voir avec le panier de la ménagère.
Après le retournement de la conjoncture favorable des années 70, une période ou le PIB/h était presque identique entre pays riches et pays africains, ces derniers tombent dans le piège de l'endettement à une époque où les ressources oisives des pays riches étaient en recherche de rendements élevés. Ils s'endettent facilement, fiancent de grands « éléphants blancs », c'est-à-dire des projets sans utilité réelle et sans rendement. Le réveil fut douloureux, des années 80 à nos jours, car la véritable finalité des politiques dits d'ajustement structurelles était le remboursement de la dette des pays en développement à n'importe quel prix. Peu importe, pour ces institutions internationales, les conséquences que peuvent subir des Etats sortis tout fraîchement de la colonisation et de la sécheresse des années 70 pour certains pays d'Afrique de l'Ouest.
Le rapport BERG formulé par la banque mondiale apparaît au courant du début des années 80, à ce moment même où les africains ont pensé que le plan de Lagos pouvait donner un nouveau souffle à leur développement. Ce rapport soutient fondamentalement la libéralisation que les africains doivent désormais intégrer dans leur plan de développement. Un deuxième rapport fait surface en 1982 et la notion la plus importante que souligne ce rapport c'est celle du coût d'opportunité inspirée de la vision néoclassique du choix optimal. L'ajustement fait surface et les pays commencent à signer des lettres d'intension sous la supervision des institutions internationales. En Côte d'Ivoire par exemple le plan de l'ajustement structurel sera tenu pendant longtemps secret à cause de son effet dévastateur sur le développement du pays à long terme. Chaque pays est désormais tenu de rendre à la banque mondiale les efforts d'ajustement faits et cela était la condition pour les facilitations de crédits nouveaux. Les politiques se lancent alors dans des réformes de déclin pour apparaître comme les bons élèves.
A partir de 1980 l'ajustement structurel a évolué. Les Etats doivent nécessairement passer de la régulation à la privatisation et des plans d'ajustement nationaux seront élaborés à cet effet. Ces plans sont globaux et sont essentiellement économiques. En 1987 tous ces programmes s'écroulent et la banque mondiale parle de DSA (Dimension Sociale de l'Ajustement) et l'on commence à s'occuper à des questions secondaires de rapport Homme-Femme comme pour approfondir le sommeil dans lequel plonge les pays en développement, l'Afrique en particulier. La DSA dure de 1987 à 1993 et les spécialistes de la banques mondiale se demandent à quelle étape il faudrait passer car la pauvreté se mesure désormais à l'échelle humaine. Le PNUD va d'ailleurs créer l'Indice de Développement Humain en 1990. Des Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté (DSRP) seront élaborés par les pays pour montrer leurs efforts de lutte contre la pauvreté. De 1993-1994 la banque mondiale instaure les Politiques d'Ajustement Sectoriels : PAS eau, PAS électricité, etc. En même temps s'y développe des réflexions sur des les politiques d'ajustement régional qui ne vont jamais voir le jour.
L'année 1994 est particulièrement symbolique pour les pays africains de la zone franc. La banque mondiale téléphone la dévaluation en 1987 et y procède en 1994. Les effets attendus, qui étaient l'amélioration de la compétitivité des états membres en vue d'un rééquilibrage du solde du commerce extérieur, seront piètres. La pauvreté, la demande sociale croissante, l'instabilité politique, etc. y sont le lot quotidien.
A partir de 1996 le développement s'analyse désormais en terme de dotation de capacités sous influence des travaux de Amartya Sen sur la notion de « capacity building ». Les ajustements vont suivre leur chemin jusqu'à arriver aux politiques (Ajustement Politique). Il S'agit là de la lutte contre la recherche de rente et le désarmement comme prétexte, la véritable raison étant l'établissement d'Etats qui soient conformes à la satisfaction d'exigences extérieurs. Le comble sera atteint quand certains, dits spécialistes, ont pensé qu'on peut procéder à un ajustement culturel en Afrique. L'étape la plus récente est celle de la lutte contre la pauvreté et le programme PPTE (Pays Pauvres Très Endettés) qui consiste à accorder des facilités de crédit et de remboursement aux Pays Pauvres Très Endettés.
Le passage à l'économie de marché devient désormais le maître mot des maîtres à penser. On ferme les banques de développement, les hôpitaux perdent leur caractère non lucratif, une pression se fait pour que les Etats diminuent leurs financements dans les universités, etc. Bref les pays pauvres doivent désormais retourner à l'âge de la pierre taillée. On n'est pas loin de cette situation aujourd'hui car les tensions sociales se propagent dans tout le continent eu égard au fait que les Etats sont devenus faibles et vulnérables.
Du point de vue de l'ajustement financier les institutions étatiques doivent désormais modérer les crédits à l'économie, défiscaliser ces crédits pour permettre aux entreprises extérieures de rentabiliser leur épargne. Toutes les barrières du protectionnisme bancaire doivent désormais sauter, sans que cela se fasse par le gradualisme. Certains pays comme la Tunisie ont su s'opposer à ces diktats et mener une politique prudentielle qui tienne compte des spécificités locales. Les implications sont nombreuses et l'intérêt de cet article est de montrer une description sommaire des catastrophes économiques qui expliquent en partie la misère dans laquelle plonge les populations africaines.
Cette misère causée par les politiques inappropriés fut si grande que certains grands économistes ont sorti la voie à l'image du grand patron Joseph Stiglitz, ex vice président de la Banque Mondiale, prix Nobel en 2001. Il souligne le fait qu'ils ont pendant longtemps mené des politiques sans même prendre en compte les spécificités de différents Etats. Il développe la théorie de la sélection adverse qui montre que les partenaires choisis dans le cadre des politiques n'étaient pas forcément ceux qu'il convenait de prendre, le choix se faisant selon des critères peu transparents. Il souligne par ailleurs que les institutions de Bretton Woods n'ont pas fait confiance aux compétences des pays pauvres concernés. Il se pose aussi le problème de détournement de compétences, les salariés pauvres (surtout ceux du secteur public) adaptant leur spécialité aux nouvelles opportunités de financement de projets. Face à tous ces échecs Stiglitz démissionne, critique vigoureusement le FMI (Voir son dernier livre : La grande désillusion, apparu en Avril chez Fayard) et sa relation avec les institutions de Bretton Woods c'était désormais : « Je t'aime-Moi non plus ».
Il est par ailleurs important de souligner que ces politiques de destruction de capacités se sont opérées de concert avec des responsables africains peu soucieux du bien être public. Le clientèlisme au sommet des États a eu un effet accélérateur sur les crises économiques, et les conséquences qui en sont issues ont secoué le continent et hypothéqué le futur de beaucoup d'africains. Le principe de l'équité intergénérationnelle n'a pas été appliqué et la génération actuelle cherche encore ses marques.
Les crises du continent africain viennent de loin, son économie conçue de l'extérieur pour qu'elle en soit ainsi. Il appartient donc aux africains eux même de construire leur vison du développement pour des lendemains qui chantent. C'est pourquoi il est heureux que le NEPAD se profile à l'horizon, même s'il est encore en phase de conception avec beaucoup de questionnements non résolus.
Ibrahima Gassama
--
Posté le 04.04.2008 par ibrahimagassama
L’une des réalités les plus admises sur le continent africain demeure que le détournement de deniers publics et l’entretien d’une économie de rente à répartition inégalitaire sur les ressources naturelles sont devenus monnaie courante. Au moment où une infime portion de la population, notamment les gouvernants et une partie de l’élite, se construit un empire de richesse, la grande masse des pauvres vit dans la pauvreté absolue et le dénuement total. La misère ne se mesure plus à l’échelle sociale mais apparaît sous la dénomination de « pauvreté humaine ». Elle est individualisée et se caractérise par une carence dans les services vitaux de base : se nourrir, se vêtir, se loger. Il devient alors intéressant d’explorer les interactions diversifiées et complexes d’un détournement des ressources publiques sur la trajectoire de développement des États africains.
Une visite de l’analyse économique nous renseigne d’une unanimité des économistes sur le fait que la corruption puise ses sources dans la délégation de pouvoir. C’est un manque de transparence dans la gestion des ressources publiques accompagné d’un abus de pouvoir. Les positions privilégiées dans lesquelles certains agents économiques se trouvent dans les passations de marchés rendent possible la corruption. Ce dernier se produit par des incitations à la rente individuelle et du profit personnel de l’agent public dans l’attribution des marchés. Derrière l’idée de corruption se trouve une convergence des intérêts économiques, politiques et bureaucratiques.
Dans la plupart des pays africains beaucoup d’acteurs de la vie économique se plaignent souvent du manque de transparence relié à la passation des marchés. Les règles du jeu ne sont souvent pas clarifiées pour l’ensemble des acteurs pouvant rentrer en compétition, et l’asymétrie d’information crée un différentiel d’opportunité d’accès aux marchés, créant ainsi une inefficacité dans l’usage des fonds publics investis. Il s’en suit une accumulation et une reproduction de richesse faisant de l’entreprise gagnante un lieu de concentration de profit. La source principale de cette valeur ajoutée vient surtout de la surévaluation des coûts des intrants et des économies sur les infrastructures mises en place. Ce monde de répartition peut dans un langage physique être qualifié de « système pseudo isolé » car une dynamique interne de répartition s’y déroule en toute discrétion.
Dans plusieurs pays africains il n’est souvent pas étonnant de voir de très petites entreprises devenir subitement prospères en raison du fait que les propriétaires ont une relation directe avec le pouvoir si ce n’est les membres du pouvoir question. Le cercle est souvent fermé et les enjeux de prospérité subite et de positionnement y sont de taille. Dans un pays comme le Sénégal par exemple l’affaire dit « des chantiers de Thiess » fait état d’une gestion jusque là obscure de 46 milliards de FCFA (environ 96 millions de dollars US) dans des chantiers de construction d’infrastructures dans la commune de Thiess. Les enjeux politiques et économiques induits ont entraîné une longue instabilité institutionnelle dans le pays pendant de longues périodes, et jusqu’à présent des interrogations ne cessent d’être posées dans le pays sur la gouvernance de ces ressources en terme d’efficacité et de transparence.
Cet exemple vient montrer les difficultés inhérentes à la détermination des responsabilités dans des affaires de détournement supposés de ressources publiques. La première difficulté a trait à la fragmentation de responsabilités car chacun rejette la responsabilité de gestion sur autrui. La deuxième difficulté se trouve dans une fragmentation de l’information car le plus souvent personne n’avoue disposer d’une information suffisante permettant de situer les responsabilités et d’éviter les écarts constatés. Toutes ces difficultés font de la gestion publique un système complexe dans lequel le citoyen moyen se retrouve difficilement. Même dans les pays développés ces difficultés subsistent à la seule différence que comparativement aux pays africains la justice peut avoir des marges de manœuvre plus larges en terme d’investigation et d’enclenchement de procédures jusqu’à terme.
Il vient alors que la gestion des ressources publiques s’opère dans un univers de complexité en Afrique, et les situations de confusion jumelées à des institutions de contrôle quasiment inexistantes font l’affaire des gouvernants et d’une partie de l’élite. La non transparence des marchés publics et les détournements d’objectifs font que les services sociaux de base régressent et entretiennent ce que Myrdal (1898-1997) appelle « Le développement du sous-développement ». Les fonds devant aller au développement collectif étant dirigés vers la constitution de rentes individuelles, la pauvreté s’accentue et se manifeste par des instabilités politiques et sociales. L’une des manifestions les plus marquantes de notre époque est le renforcement de l’immigration clandestine de jeunes africains qui bravent les océans et les barbelés de Ceuta et Melilla pour fuir la misère.
Par ailleurs beaucoup d’observateurs constatent des dépenses exorbitantes lors de différents sommets et colloques organisés à l’échelle du continent. Ces rencontres sont des occasions pour dépenser l’argent du contribuable africain au travers de budgets démesurés d’organisation et de paiements de per diem à toute occasion. Les couacs de mauvaise gestion apparus lors du sommet des jeunes experts de l’Union Africaine à Dakar en sont un exemple assez illustratif. Des plats commandés et transportés par fret aérien d’un pays à l’autre sont des signes flagrants d’une gestion catastrophique à une « division des marchés » à une clientèle au sein ou à la périphérie des pouvoirs. Selon la Commission économique pour l'Afrique, les sommes pouvant être liés à des pratiques de corruption sur le continent s'élèveraient à 148 milliards de dollars U.S. (www.ouestaf.com)
Sous Thomas Sankara, ancien président du Bourkina Fasso assassiné en 1987, les dirigeants devaient rendre compte de leur gestion des finances publiques devant une assemblée populaire (les tribunaux populaires) pour témoigner de leur bonne gouvernance. Une telle initiative ne peut que redonner confiance aux gouvernés sur la transparence de la gestion de ses gouvernants. De telles initiatives devraient largement être encouragées à l’échelle du continent africain pour donner une dynamique constructive à la transparence.
Une autre source importante de mauvaise gouvernance des ressources publiques en Afrique réside dans l’accaparement de des ressources naturelles de l’Afrique par les pays du Nord. Certaines multinationales pour mieux asseoir l’exploitation de ressources minières et pétrolières soutiennent des régimes répressifs et peu soucieux du devenir de leur peuple. Une portion infime de la rente accumulée sert à entretenir le clientélisme avec le pouvoir en place tout en rejetant les externalités négatives sur les populations riveraines. Certains analystes soulignent le fait que la corruption africaine est une importation d’une pratique occidentale par la colonisation et le néocolonialisme. L’affaire Ken Saro Wiwa au Nigeria ayant abouti à la pendaison du leader du MOSOF et neuf de ses partisans par le régime de Sani Abacha vient une fois de plus montrer que les revendications pour une bonne allocation des ressources pétrolières et des externalités négatives induites restent loin des priorités des dirigeants face aux enjeux d’enrichissement. Aujourd’hui encore l’accessibilité au pétrole pour les ménages pauvres demeure difficile au Nigeria amenant parfois les riverains à percer de manière imprudente les tuyaux d’installations pour s’approvisionner ou saboter les installations pour manifester leur mécontentement face à la pollution. De là émerge une part importante de responsabilité attribuable aux pays du nord, qui en collusion avec des pouvoirs antidémocratiques et collaborateurs d’Afrique, entretiennent une répartition déséquilibrée des richesses nationales et nourrissent la misère par voie de conséquence. Dans un autre pays comme la Guinée Conakry le détournement de deniers publics prend plusieurs visages. En premier lieu on y dénote une corruption de rente avec des passations de marché sans aucune contrepartie tangible pour l’État, mais plutôt des pots de vin aux dignitaires du pouvoir et certains fonctionnaires. Le consortium Alcan/Alcoa gagne des marchés supplémentaires de bauxite vers Boké et Kankan avec une opacité totale sur la part revenant à l’État guinéen dans la transaction.
Ce pays d’Afrique de l’ouest est riche de ses ressources minières et naturelles. Rien qu’en l’an 2000, la production officiellement enregistrée de l’or tournait autour de 12 tonnes et celle du diamant autour de 350 000 carats (www.guinea-dyama.com) mais la grande masse de la population reste pauvre et reste en marge de tout ce qui se passe dans les transactions minières qui restent souvent des deals entre gros bonnets. La seconde forme de corruption qu’on y dénote est une corruption de survie, les fonctionnaires étant obligés de soutirer un « impôt informel » à la population pour survivre, le salaire moyen étant trop bas. La population, comme par fatalité, a fini par s’accommoder à ce rythme comme si la vie était ainsi faite. Des exemples de cette nature peuvent être décelés au Tchad, au Soudan, au Congo Brazzaville, au Congo Kinshasa et dans plusieurs autres pays d’Afrique et les mêmes causes y créent souvent les mêmes effets.
A la lumière de cette réflexion critique sur la gestion des ressources publiques en Afrique on peut affirmer qu’une source importante de la pauvreté africaine réside dans les détournements et le partage des richesses nationales africaines, qu’elles soient financières ou physiques. Comme conséquences, ces agissements entraînent une pauvreté galopante et des perspectives d’avenir peu reluisantes. Il devient alors important qu’une véritable réflexion se développe en Afrique sur les garde-fous à mettre en place afin de discipliner les pratiques publiques en matière de bonne gouvernance. S’il est bien évident pour tout le monde que les politiques publiques de transparence ont échoué en Afrique il est temps que la société civile s’organise davantage et puisse mieux s’impliquer dans les sphères d’évaluation de l’action publique en matière de développement. Bien que les institutions multilatérales internationales telles que la banque mondiale et le fond monétaire international affirment vouloir instaurer en Afrique des pratiques de bonne gouvernance il ne faut pas perdre de vue que leur finalité est de rentabiliser leurs fonds investis dans ces pays et vont toujours oeuvrer à trouver des voies et moyens qui ne satisfont que cet objectif de rentabilité. En dehors de discours purement diplomatiques ils ne feront rien pour endiguer le phénomène qui leur est profitable. Le combat demeure donc celui des africains qui ont tout à y gagner. Il faudrait une véritable approche systémique pour s’en sortir et la démarche consistera à aller à la conquête du panier de bien constitué de liberté, d’équité et d’efficacité comme dirait John Rawls.
Ibrahima GASSAMA, Économiste spécialisé en développement durable
Posté le 04.04.2008 par ibrahimagassama
Les questions reliées à l’aide publique au développement ainsi que celles relatives à l’endettement ont pendant longtemps rythmé l’histoire du développement du continent africain. Pendant plusieurs décennies les accords multilatéraux et bilatéraux sur l’offre et la demande de crédits ont déterminé les orientations des politiques publiques africaines entraînant parfois des ajustements difficilement compréhensibles par les populations cibles.
Vers la fin des années 70, alors que les africains étaient étranglés par un niveau élevé des services de la dette, les bailleurs de fonds ont d’abord entrepris des politiques de rééchelonnement des services de la dette avec comme motif de justification principal la facilitation du paiement. A la suite de ces initiatives suivra au courant des années 90 la décision des bailleurs d’opérer des annulations de stocks de dette pour permettre aux pays endettés d’injecter les fonds libérés dans le développement.
La confusion entre l’Aide Publique au Développement (APD) et le crédit au développement est surtout entretenue par l’enregistrement dans les comptes nationaux de l’annulation d’une portion de la dette comme une aide au développement. Dans d’autres cas l’aide est un transfert direct sans contrepartie initiale entre les institutions contractantes.
Quoique la nuance entre les termes soit parfois subtile, il est important de souligner que la politique de dépendance entretenue par la dette a entraîné d’énormes bouleversements de la situation socioéconomique en Afrique. Les efforts de développement des États sont jugés à l’aune des efforts fournis pour bien gérer le fardeau de la dette et l’aide publique au développement. Les États perdent leur souveraineté budgétaire car les priorités de développement sont désormais édictées par les bailleurs dont l’unique finalité, souvent non avouée, demeure la rentabilisation de leurs fonds avec un recouvrement dans de meilleurs délais.
Les implications reliées à la dette et à l’APD étant très complexes il nous semble intéressant de nous pencher d’abord sur ce que recouvre la notion de crédit au développement ainsi que sa soutenabilité dans le contexte africain. Par la suite nous attèleront à explorer les différents aspects sous lesquels l’aide publique au développement se présente en Afrique et voir si l’on peut accorder crédit à cet instrument comme outil de développement. Nous terminerons enfin par examiner une approche plus systémique devant montrer les interdépendances entre l’aide et le crédit avant de voir si des pistes de sortie de crise sont possibles pour le continent africain.
1. Le crédit au développement
En économie, les normes comptables utilisées dans les systèmes de comptabilité nationale sont souvent appliquées de manière uniforme, en revanche la manière de présenter les états financiers diffère d’un État à l’autre. Mais on peut retenir, malgré cette diversité de représentation possible, que les besoins financiers sont matérialisés par l’écart entre les décaissements effectués par le gouvernement et ses rentrées de fonds. Si les décaissements sont supérieurs aux rentrées de fonds l’écart correspond au montant que l’État devrait emprunter sur les marchés de capitaux pour financer ses politiques publiques, ce que l’on désigne aussi par la dette publique.
En Afrique l’endettement a suivi a suivi une longue évolution qui va rythmer toute la dynamique de son économie. Après le retournement de la conjoncture favorable du début des années 70, une période ou le Produit Intérieur Brut par habitant était presque identique entre pays riches et pays africains, ces derniers tombent dans le piège de l’endettement à une époque où les ressources oisives des pays riches étaient en recherche de rendements élevés. Ils s’endettent facilement, fiancent de grands « éléphants blancs », c’est-à-dire des projets sans utilité réelle et sans rendement. Le réveil fut douloureux car dès 1979 les politiques de stabilisation et d’ajustement amenèrent la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International à exiger des pays endettés qu’ils instaurent des Politiques d’Ajustement Structurels (PAS) pour maîtriser les dépenses et stimuler l’offre. Ces politiques ont été dévastatrices en ce sens que ce qui est demandé aux États c’est de ne plus investir dans les services sociaux de base (éducation, santé, infrastructures, etc.) et d’utiliser les économies réalisées pour rembourser la dette. La conséquence de ces politiques fut une fragilisation de l’État et une montée en puissance des revendications sociales dans plusieurs États, entraînant ainsi une instabilité sociopolitique dont les séquelles continuent jusqu’à nos jours. Beaucoup d’analystes voient par exemple dans la crise ivoirienne une fragilisation de l’État et une paupérisation de la population par les politiques d’ajustement, ce qui eu comme conséquence de renforcer le repli identitaire.
La question de l’endettement à l’échelle du continent africain continue de nos jours à faire couler des encres. La dette contractée a suivie une évolution géométrique. Depuis 1980 elle est passée de 45 milliards de dollars à 175 milliards de dollars en 2003 (www.cadtm.org). Nous examinerons dans le paragraphe suivant les considérations éthiques reliées au remboursement d’une dette dont les conditions d’octroi et de rémunération sont aujourd’hui décriées par les africains et beaucoup d’organismes travaillant sur les questions de développement équitable et durable.
2. La soutenabilité de la dette en Afrique
Les interrogations consistant à savoir si une dette contractée par le gouvernement a atteint un niveau souhaitable ou pas a toujours préoccupé les analystes de l’économie. Cependant la question n’est pas facile à trancher. Selon l’économiste français Marc Raffinot (1991), il importe de faire la différence entre la solvabilité et la soutenabilité. L’idée existante derrière la solvabilité est que le pays se trouvant dans le besoin de financement soit capable des rembourser les services de la dette (le principal et les intérêts) sur la période contractuelle alors que la soutenabilité stipule que le ratio du service de la dette rapporté au Produit Intérieur Brut doit tendre vers une limite finie, en d’autres termes la part de la dette dans le produit intérieur brut devrait être raisonnable. La difficulté réside dans l’établissement de la limite soutenable de ce ratio qui ne fait pas l’unanimité des analystes. Dans certains modèles d’école l’idée défendue est que si le ratio de l’endettement ne connaît pas une dynamique explosive cela implique qu’on peut continuer à s’endetter alors que certains soutiennent qu’un niveau élevé de ce ratio peut s’avérer insupportable. La question est complexe et se nourrit le plus souvent de réalités sociales et politiques.
Comme nous l’avons déjà souligné le cas spécifique de l’Afrique amène à se pencher sur le volume relatif du stock de dette et sur ses orientations en termes de contribution à l’économie. Une autre interrogation, cette fois ci plus éthique, s’intéresse à l’immoralité consistant à étouffer les africains par des intérêts dont les principaux ont été payés depuis de longues périodes.
Selon les chiffres cités plus haut le taux croissance annuel moyen de la dette est de l’ordre 6% alors que le taux de croissance annuel moyen sur le continent est de l’ordre de 3% (Commission économique pour l’Afrique, 2004). Cette situation vient montrer que le taux d’endettement est supérieur au taux de croissance du continent. Ce qui montre que la dette n’est pas soutenable selon le critère de comparaison avec la croissance. Les implications d’une telle situation est que l’usage de la dette n’est pas efficace en Afrique. Elle n’a pas donc servi à financer efficacement l’investissement productif qui est le moteur de la croissance économique selon John Maynard Keynes (1936).
En Afrique une grande partie de cette dette aura plutôt servi à alimenter la corruption d’une partie de l’élite et des gouvernants, et à financer des projets sans utilité réelle pour les populations. Ceci déclenche un cycle crises économiques qui vont aboutir à l’instauration des Politiques d’Ajustement Structurel (PAS) par le Banque Mondiale et le Fond Monétaire International. Les conséquences de ces politiques ont été très dommageables au continent africain en termes de destruction de capacités.
Par ailleurs, le débat souvent soulevé par l’endettement porte sur les conditions d’octroi et les conditions de remboursement. En Afrique les bailleurs de fond, sans aucune considération démocratique, ont financé des régimes par le canal d’un endettement massif tout en sachant que les usages efficaces de ces ressources publiques ne sont pas garantis. Ce qui aura pour effet de soutenir un gaspillage à grande échelle et une corruption galopante nourrie pour des gouvernants peu soucieux du devenir de leur peuple. Et cela vient témoigner, comme le soutiennent certains, que la responsabilité éthique est partagée entre les bailleurs et les régimes en place.
Une autre controverse a trait à la structure même de la dette. Les délais de remboursement non honorés par les débiteurs ont entrainé un rééchelonnement de la dette avec des conséquences fâcheuses sur le volume du stock à rembourser. Une partie importante du stock de dette a déjà été remboursée plusieurs fois. Pour 1 $ dû en 1980, les États africains ont remboursé 4 $ mais en doivent encore 2,5 (www.cadtm.org ). D’un point de vue purement moral les montants dû deviennent injustes et les peuples africains se retrouvent pris à verser les ressources issues de l’activité économique au remboursement d’une dette interminable. Dans l'écrasante majorité des pays africains, les sommes allouées au service de la dette sont supérieures à celles affectées à l'éducation et à la santé réunies (www.globenet.org). C’est la raison pour laquelle les mouvements sont aujourd’hui nombreux à réclamer l’annulation pure et simple d’un volume important du stock de dette.
3. L’aide Publique au Développement
Selon Wikipedia « L'aide au développement désigne une action volontaire par un acteur extérieur pour impulser le développement d'un pays tiers (Pays en développement) ». Il vient alors que la notion d’aide au développement met en relation un donateur qui peut être une institution publique ou privée extérieure et un récipiendaire qui est le pays en développement. En Afrique, les donateurs sont le plus souvent les institutions publiques des pays du nord (ex. l’AFD, l’ACDI, l’USAID, la GTZ, etc.), les institutions de Bretton Woods (la banque mondiale et le fond monétaires international), les institutions privées (les ONG, certains bailleurs). Il est toutefois important de souligner que ces organisations procèdent parfois à des annulations de dette, le plus souvent les intérêts, et les comptabilisent comme une aide au développement. Et cet argument est aussi couramment utilisé pour souligner avec vigueur qu’elles font des efforts considérables en matière d’aide publique au développement. Toutefois, il est important de souligner que le volume des transferts unilatéraux directs provenant des pays de l’OCDE à l’endroit de tous les pays en développement est nettement supérieur aux conversions de dettes en dons directs.
En Afrique, comme dans plusieurs pays en développement l’aide publique au développement a souvent été utilisée comme un instrument stratégique d’exploitation des ressources économiques par les pays du nord. L’octroi de ces aides est souvent conditionné par des gains de parts de marché et l’exploitation des ressources naturelles des pays africains. Et c’est la raison pour laquelle des régimes antidémocratiques ont été pendant longtemps soutenus en Afrique par le canal de l’aide publique au développement, et la tendance se maintient tant que les pays en question ne portent pas atteinte aux intérêts du pays donateur. L’exemple de la firme multinationale ELF est assez éloquent à ce sujet. Après avoir soutenu la prise du pouvoir par les armes au Congo Brazzaville la firme résout son problème de l’accaparement quasiment sans partage des ressources pétrolières du Congo et le régime en en place reçoit en contrepartie un renforcement de l’aide publique au développement et un soutien politique de la France. Ces types d’exemples se multiplient quasiment dans plusieurs secteurs d’activité en Afrique et entrainent une instabilité des pays car les populations riveraines ne reçoivent non seulement pas les répartitions de ressources devant leur parvenir mais subissent aussi les externalités négatives reliées à la dégradation polluante de leur milieu naturel.
Il vient alors que l’aide publique au développement, au lieu de représenter un instrument de résolution de la pauvreté des africains, est une véritable machine de domination de la périphérie par le centre qui cherche à se maintenir dans les zones géographiques africaines pourvoyeuses de matière premières et de marchés. Derrière les discours d’aide se trouvent des volontés souvent inavouées de négocier des marchés juteux au détriment des peuples africains. Il en résulte un manquement à l’équité inter et intra générationnelle car non seulement la misère s’aggrave sur le continent pour la génération présente mais aussi réduit la capacité des générations futures à construire leur propre développement. Tous ces constats nous amènent à nous poser la question de savoir si l’aide publique au développement a présenté en Afrique des résultats que l’on pourrait considérer comme bénéfiques au continent. Ce qui nous amène à nous interroger sur son efficacité par rapport à l’objectif de développement durable.
4. Les APD sont-elles efficaces en Afrique?
Les questionnements consistant à savoir si l’Aide Publique au Développement a des effets sur le développement des pays africains sont anciens et suscitent une diversité de position selon qu’on se situe du côté du donateur ou du receveur. Bien que les scientifiques aient souvent souligné les résultats piètres et parfois inexistants de l’aide au développement dans la réalisation des projets locaux, les pays du nord continuent de souligner que sans leur aide la situation aurait été pire et que les concours auront servi à stimuler la croissance économique dans plusieurs pays. C’est justement cette logique macroéconomique par la croissance que l’opinion africaine parvient difficilement à saisir. Le plus souvent il est difficile de mesurer l’efficacité du financement de petits projets locaux à travers un agrégat macroéconomique aussi hétéroclite que le Produit Intérieur Brut (PIB). Cela nécessite des outils plus adaptées aux dynamiques locales par des indicateurs de performance plus précis. Le fait de se fier à la seule croissance globale PIB peut cacher une inexistence apparente de résultats dans les secteurs récepteurs. Quoique ces outils fassent défaut dans la mesure de l’efficacité réelle de l’aide au développement force est de constater la pauvreté a augmenté en Afrique et que les crises sociales perdurent. La question consistant à savoir si l’aide au développement remplit sa finalité qui est d’aider les ménages pauvres à améliorer leur niveau de vie par l’accès aux services sociaux de base n’est plus à poser car le système économique africain tel que vécu actuellement ne voit pas les pauvres, d’où la nécessité de l’établissement de filets de sécurité par des politiques de développement plus ambitieuses et moins dépendantes.
Du côté des donneurs deux principes entrent en confrontation. Le premier a trait au principe de la « responsabilité infinie » qui dirait : « Je suis responsable de tout visage qui souffre » dans les termes de Jonas (1992) et Levinas (1982). Selon ce principe le donateur du nord aiderait par exemple le Cameroun, la Guinée, le Tchad même si la gouvernance de ces pays souffre de crédibilité. Le principe moral à considérer dans l’acte de don suffit à justifier l’aide au développement, ce qui peut dans une certaine mesure soulever beaucoup débats d’idées. Le second principe prend le contre-pied du premier et prône le principe de « responsabilité calculée ». Selon cette conception de l’aide au développement on n’aiderait point les États gouvernés par des dictateurs car il en résulterait une inefficacité évidente. Cette vision bien que renfermant une logique de bonne gouvernance prive certains états de ressources additionnelles et récompense théoriquement les bons élèves en matière de bonne gouvernance. C’est dans le même sillage que la les institutions de Bretton Woods (BM et FMI) conditionnent les prêts ou aides supplémentaires à l’atteinte des objectifs liés aux DSRP (Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté), aux OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement), à bonne gouvernance politique, économique, etc. Ces méta-normes sont le plus souvent appliquées de manière sélective et très subjective. Il est très courant de voir des dictatures bien récompensées et les démocraties négligées. Tout cela nous fait entrevoir des objectifs géopolitiques et géostratégiques derrière la notion d’Aide Publique au Développement.
5. Un lien parfois ambigu entre APD et la dette
L’endettement et l’aide publique au développement sont tous deux des instruments financiers devant permettre au pays receveur de disposer d’un capital lui permettant de pouvoir financer le développement. La dette comble le besoin de financement de l’économie par des emprunts publics ou privés. Quant à l’aide publique au développement elle consiste à un transfert unilatéral de fonds sans contrepartie ou à une conversion de la dette en aide. Elle peut aussi concerner le renforcement de capacités productives et humaines.
Il vient alors qu’une dette peut être transformée en aide, ce qui rend la partie transformée définitivement non exigible. Une autre précision portera la notion de rééchelonnement. Cette dernière est une prolongation du délai de remboursement de la dette et non une aide. Au contraire, un rééchelonnement même s’il donne plus de délai, augmente le stock de dette à payer car le solde restant peut être recapitalisé, c'est-à-dire appliquer un taux d’intérêt sur tout le stock restant, en sachant que ce stock restant inclut déjà le principal et les intérêts.
Beaucoup de voix en Afrique et ailleurs soulignent que les stocks de dette transformés en aide sont ceux qui de toute façon n’auraient jamais été payés par les pays débiteurs. La logique derrière cette manière de voir les choses est qu’une simple passation d’écritures de conversion sur des intérêts contractés sur plusieurs années, et qui de toute façon n’auraient pas été payés, a peu d’effet sur le développement réel d’économies dont les besoins en termes de financement sont énormes.
L’histoire nous enseigne que la solidarité internationale a parfois largement contribué à financer le développement. Ce fut le cas du plan Marshall qui fut un transfert massif de fonds des États Unies d’Amérique vers les pays européens. Mais force est de reconnaître que l’Afrique est encore très loin de cette volonté politique de la part des pays du Nord. Elle est plutôt utilisée comme une périphérie pourvoyeuse de matières premières pour l’occident. Les pays développés qui avaient prévu de consacrer 0,56% de leur PNB à l’aide au développement des pays pauvres à l’horizon 2010 et 0,7% à l’horizon 2015 (www.un.org) sont encore très loin de la barre et semblent même être désintéressés. Qu’il y ait alors conversion ou aide directe il semble bien plausible de dire que l’Afrique a encore du chemin à faire en ce qui concerne le financement de son développement.
6. L’Afrique peut-elle se suffire de l’APD?
S’il y a une évidence que tout observateur peut bien apercevoir en Afrique c’est que l’aide publique au développement a peu d’effets visibles sur le vécu quotidien des africains. A la limite on pourrait même soutenir sans se tromper que dans bien des cas les objectifs géopolitiques et géostratégiques des pays développés ont influencé l’exacerbation des conflits sociaux en Afrique.
La réflexion qui mérite d’être menée et approfondie est celle consistant à savoir si l’aide au développement peut être mieux organisée par les africains eux-mêmes. Une évidence est qu’aucun pays ni aucun continent ne peut se développer sur la base d’une assistance permanente. Les nouveaux pays émergents, notamment la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée du sud ont compté dans une large mesure sur leurs capacités endogènes et la mobilisation d’une épargne interne sans cesse croissante pour financer l’investissement local. Il est alors temps pour les africains de penser de véritables politiques macroéconomiques et macrofinancières mieux orientés vers la satisfaction des besoins essentiels spécifiques aux africains.
Un encadrement institutionnel appliqué à toutes les grandes entreprises permettrait de mieux orienter l’aide au développement. Par exemple le principe de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) est largement répandu dans tous les pays du Nord. Les grandes firmes sont incitées et parfois contraintes à verser un pourcentage de leur recette ou de leur profit dans le financement des projets à utilité sociale. Et chaque entreprise est tenue de publier chaque année son bilan de responsabilité sociale pour montrer les efforts fournis en matière de développement. Cette dynamique est non seulement constructive mais aussi encourage la concurrence entre les firmes en matière de contribution au développement car elle leur permet de mieux démontrer leur image de bon citoyen corporatif. Ce qui a pour effet de classer les compagnies selon les normes éthiques et sociales en vigueur dans le pays. Au Canada par exemple la C-8 oblige l’ensemble des grandes institutions financières à publier un rapport annuel sur leur bilan de responsabilité sociale. Il en découle que même les coopératives, qui ne sont pas tenues par cette loi, publient leur bilan de responsabilité sociale pour mieux paraître au sein de la société. Par ailleurs, toujours au Canada, les firmes qui investissent dans les actions sociales telles que la formations des employés, la création d’emplois au niveau local, le financement des fondations, etc. sont exonérées d’impôt sur les fonds alloués à ces activités. De telles lois initiées en Afrique, avec des indicateurs mesurables, auraient permis de financer le développement par les entreprises et cela contribuerait à créer des externalités positives sur l’économie globale. Le schéma classique de l’aide publique au développement serait alors bien innové car l’entreprise se voit désormais impliqué dans le développement social par les institutions publiques. Beaucoup de recherches se mènent actuellement au Canada pour mieux légiférer dans les pratiques RSE. Au niveau international beaucoup d’indicateurs sont élaborés dans ce sens. Bien que ces indicateurs (ex. Dow Johns Index Sustainability, Indicateurs Global Reporting Initiative, Principes équateurs, etc.) soient dans une grande mesure appliqués de manière volontaire, ils tendent de plus en plus à être encadrés par des lois et règlements. L’Afrique gagnerait à initier ces normes et les appliquer pour contraindre les firmes occidentales à discipliner leurs pratiques et leurs contributions dans leurs lieux d’implantation.
A la lumière de tout ce nous avons exploré dans ce papier il émerge que la dette publique contractée par les africains devrait de plus en plus tendre vers des investissements productifs pour contribuer efficacement au développement. Le temps des gaspillages devrait être révolu car ce dont il s’agit aujourd’hui c’est combler le gap de développement entre le nord et le sud par des politiques ambitieuses et bien réfléchies. Comme nous l’avons vu avec l’exemple des normes RSE il est possible de mieux organiser l’aide au développement et faire en sorte que l’entreprise soit obligée de participer au développement et non d’accumuler indéfiniment le profit et rejeter les externalités négatives sur les populations riveraines. Le développement serait alors mieux encadré et mieux orienté vers la satisfaction de besoins réels. Que les africains ne s’attendent plus à être développés de l’extérieurs car la dynamique devrait provenir de leurs propres initiatives. L’économie en ressortirait en meilleur santé et l’épargne des africains financerait leurs investissements pour des comptes nationaux mieux équilibrés et des États plus responsables de leur destin.
Ibrahima GASSAMA, économiste spécialisé en développement durable
Posté le 04.04.2008 par ibrahimagassama
Face au phénomène aussi naturel que le départ de populations de zones hostiles vers des espaces plus attractifs, le monde occidental semble être préoccupé au premier degré par la migration africaine vers l'Europe, comme si la mobilité de l'humain pour raison économique n'est pas le moteur de l'histoire. La logique qui veut qu'on appauvrisse autrui et ne pas admettre que cette personne appauvrie aille chercher une vie meilleure est un refus d'une logique minimale de l'esprit. L'analyse de la pensée économique évoque la question à travers plusieurs courants. De nos jours l'analyse de la situation semble montrer une la tendance inexorable allant de la périphérie vers le centre. Le cas particulier des ressortissants africains allant vers les pays européens va particulièrement retenir notre attention dans cette contribution.
La migration africaine a des origines diverses dont les fondements sont à chercher dans les crises économiques, politiques, sociales et historiques que vivent les pays de départ. Le sous-emplois dans la quasi-totalité des États africains, le manque d'opportunités économiques en termes d'épargnes domestiques mobilisables pour financer des investissements locaux, le déclin continuel de l'agriculture, l'essoufflement de la pêche dans les environnements côtiers, largement tributaire de la concurrence des pêcheurs traditionnels par des bateaux industriels internationaux, sont autant de facteurs non exhaustifs qui amènent des milliers de jeunes africains à se jeter à l'aventure d'une immigration clandestine risquée dont le slogan actuel est « Barca ou Balsakh » (Barca ou la mort). Après les traversées les barbelés du Maroc aujourd'hui c'est par les pirogues du Sénégal et de la Mauritanie que les des jeunes africains tentent de joindre les côtes espagnoles en bravant l'océan. Demain, qui sait les autres canaux qui pourront être inventés? Force est de reconnaître que si ces jeunes ont choisi de défier la mort c'est parce que les conditions de vie à l'intérieur du continent sont devenus insupportables, et l'ensemble des sphères de durabilités que sont l'économique, le social et l'environnement connaissent un manque de soutenabilité chronique.
Dans la théorie économique cette tendance naturelle de l'homme à fuir la misère fut soulignée dès 1885 par Ravenstein qui établit que le principal motif des flux migratoires est le désir de l'Homme d'améliorer son statut sur le plan matériel. Ce désir de s'extirper de la misère et à asseoir un empire de richesse fut le même qui par le passé a amené les conquistadores d'Espagne à se lancer à la conquête du nouveau monde après une relative pacification de l'Espagne par l'alliance des deux grandes couronnes d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon qui deviennent rois d'Espagne en 1474.
Par ailleurs un autre courant de la pensée économique attribue le flux migratoire à la domination de la périphérie par le centre. Il est bien établi que depuis longtemps la plupart des activités économiques bien structurées et à fortes valeurs ajoutées dans le continent africain sont détenus par le nord et peu de répartitions y émanent pour aller vers les populations qui en supportent le plus souvent les externalités négatives en termes de pollution, dégradations de l'environnement, bouleversement culturel, pour ne citer que ceux là. Il est donc claire que si la cette tendance socioéconomique d'écart de développement se maintient la tendance naturelle qui est la mobilité du centre vers la périphérie risque aussi de se maintenir. La stabilité des flux migratoire dépendra de la volonté politique des pays de la périphérie à aller vers le développement doublé de la volonté du centre à soutenir le progrès social dans la périphérie.
La dualité inégale dans le processus de développement déclenche inévitablement un phénomène de rattrapage naturel qui s'impose à la population, ce qui nous renvoie à une autre approche par le modèle dual de l'immigration développé par Arthur Lewis (1954), Fei et Ranis (1961). Bien que développés pour décrire le processus de développement économique des pays en développement, les modèles d'économie duale peuvent servir à l'analyse de la migration. Selon l'approche dualiste, les économies se décomposent en deux secteurs: un secteur traditionnel et un secteur moderne. Le secteur traditionnel dispose d'un surplus de main d'œuvre à l'origine d'une offre illimitée de travail. Le secteur moderne absorbe ce surplus en attirant la main d'œuvre en offrant un salaire légèrement supérieur à la rémunération du secteur traditionnel (Lewis 1954, Ranis et Fei 1961).
Cette théorie prévoit donc un effet positif de la migration sur le secteur de départ en contribuant à réduire le chômage déguisé qui y prévaut et à égaliser les différences de rémunérations entre les secteurs. Le déterminant de la migration est le différentiel de rémunération entre le secteur traditionnel et le secteur moderne. Le flux migratoire perdure tant que ce différentiel n'est pas résorbé. Au niveau international, la migration de la force de travail est donc un facteur de convergence économique entre les pays. En outre la décision de migrer résulte d'un calcul rationnel au sens néoclassique du terme.
Harris et Todaro sont les premiers à avoir développé une théorie de la migration dans laquelle la décision de migrer relève d'un choix rationnel qui prend en compte les avantages et les désavantages liés à la migration (approche probabiliste). La rentabilité de migrer ou non relève donc d'un calcul coûts-bénéfices qu'opère le migrant potentiel.
A la lumière de cette exploration de la pensée économique sur le phénomène migratoire on peut retenir que le phénomène est naturel et fortement conditionné par les réalités socioéconomiques existantes à l'intérieur des États et entre les États. Les pays européens doivent retenir comme constante que tant que le sous développement existera dans les États africains rien ne pourra empêcher la jeune génération de migrer vers l'Europe, de façon légale ou de illégale, même si les frontières sont érigées en béton. La cause profonde du phénomène est celui du développement. Un ventre vide n'a point d'oreilles.
Il vient alors que la création des conditions nécessaires au développement dans les États africains permettra non seulement une certaine stabilisation des populations mais aussi forcera le respect des autres pays du monde à l'endroit du migrant africain. L'exemple de la Chine est un exemple très illustratif à cet effet. Alors que par le passé les ressortissants chinois étaient souvent rapatriés dans leur État par des charters, aujourd'hui aucun pays n'ose entreprendre cette ancienne pratique en raison du fait que l'écart de développement et de puissance s'est largement amoindri entre la Chine et les pays occidentaux.
La question centrale à se poser dans le rapport de migration entre l'Europe et l'Afrique est celle de savoir pourquoi l'Europe impliquée dans la plupart des crises sociales en Afrique refuse d'en assumer les conséquences sociales dont une des plus visibles est la migration de jeunes africains par devers eux pour la recherche d'une meilleure vie. Le fait de soutenir des régimes antidémocratiques par des interventions directes dans la vie politique africaine, l'exploitation continue et sans partage des ressources naturelles des africains, le clientélisme développé avec des dirigeants peu soucieux du devenir de leur peuple sont la conséquence directe d'une crise structurelle à l'échelle du continent. Les quelques rares pays qui essaient de s'en sortir en essayant d'initier des politiques de répartition plus justes pour leur population sont considérés comme dangereux pour l'occident et tous les moyens sont bons pour les déstabiliser. Qui plus est, le monde capitaliste en créant des modèles tels que le commerce équitable qui n'a rien d'équitable que de nom nous démontre qu'il a peut être compris mais manque d'éthique économique et de volonté politique. Il n'est donc pas étonnant que les conséquences sociales de toutes ces crises frappent de plein fouet les puissances mondiales qui l'entretiennent.
Et comme pour enfoncer le clou, la fameuse politique d'immigration choisie initiée par Nicolas Sarkozy vient une fois de plus démonter que dans le rapport soit disant bilatéral existant entre l'Europe et l'Afrique il n'y a qu'une seule partie qui devrait logiquement gagner. Les valeureux fils de l'Afrique seront utilisés pour servir le développement de l'Europe sans en payer le coût supporté par les États africains dans la formation en capital humain. Tout le monde aujourd'hui peut s'entendre sur le fait que les ressources humaines occupent une place centrale dans le développement des nations et le fait de ne pas en disposer est synonyme d'une exclusion du sentier de croissance.
Il vient alors que l'immigration en lui-même est ce qu'on peut appeler « un système complexe » dont l'analyse simple en terme de flux serait très superficielle. La maîtrise des paramètres migratoires doit relever de véritables politiques volontaristes dont la finalité demeure le développement équilibré. Au delà des disparités internes à l'intérieur des pays c'est aussi les inégalités internationales en termes de politiques appropriées et de droits d'accès qui sont en cause. Pour éviter l'immigration clandestine dans le monde en général et des africains en particulier les gouvernants ont la lourde mission de proposer des politiques concrètes dans le domaine de l'emploi, des incitations à rester, et si le monde capitaliste ne veut plus de « l'immigration non choisie » qu'il se mette à l'esprit qu'ils devra désormais laisser les pays pauvres vivre de leur richesse naturelle, intellectuelle, physique, financière disponibles. Les règles multilatérales à l'échelle internationale doivent désormais prendre en compte la gouvernance participative, un commerce réellement équitable et une coopération internationale fondée sur un jeu à somme positive pour chaque partie concernée. De là naîtra un compromis d'équilibre à l'échelle planétaire.
Ibrahima GASSAMA